« L’Apollonide : souvenirs de la maison close » : itw de Bertrand Bonello

Rencontre dans les studios de la Radio des étudiants de Sciences Po (RSP.fm) avec Bertrand Bonello, réalisateur de l’excellent L’Apollonide – Souvenirs de la maison close qui sort en salles le 21 septembre.
Entretien réalisé par Charles Hembert et moi-même (Rémi Bassaler).

A écouter à cette adresse http://cinecdoche.net/post/10403349339/partage-ton-pop-corn-1-bertrand-bonello ou à lire ici-même.

 

CH : A l’heure où l’on sent un regain d’intérêt pour les maisons closes (notamment à travers les séries télé Maison Close, Playboy Club), comment expliquez-vous cette curiosité de la fiction pour le monde de la prostitution ? Et pourquoi avez vous choisi cette thématique, dans une démarche différente de ces deux séries bien sur ?

Bertrand Bonello : Je ne pense pas que la prostitution ait perdu un intérêt. Il y a ces deux séries, mon film, des débats plus politiques sur l’éventuelle réouverture des maisons closes. Pour ce qui est de l’ordre esthétique, on pourrait dire que c’est ce qu’on appelle le Zeitgeist, l’esprit du temps. Avec le projet Maison close, on ne s’est pas concertés ; même si mon film et cette série ont été filmés presque en même temps. Après c’est la force, la rapidité de la télé qui fait le montage en tournant  …

En parallèle de cela, c’est vrai qu’il y a eu une exposition à Paris et pas mal de livres, donc c’est certain que ce fut une année un peu « maison close ». Je pense avant tout que c’est un lieu qui fascine, qui a disparut donc fascine d’autant plus. Il regroupe plein de choses, une idée d’une société, dans mon cas la société de 1900, où le contexte était différent (donc difficile de faire des comparaisons sur oui ou non les maisons closes pourraient réouvrir), Ce sont des lieux chargés esthétiquement et chargés de représentations avec les peintres, les écrivains. Il semble que là tout d’un coup on a presque envie de les revoir sur le devant de la scène.

RB : Et en plus, la figure de la prostituée est liée au cinéma dès ses origines. On la retrouve après chez Godard, Fassbinder, Hou Hsiao-Hsien ou Pasolini. Dans « Vivre sa vie », Godard suggère une analogie entre l’actrice et la prostituée car toujours en représentation, soumis aux désirs des hommes, hommes-réalisateurs. Qu’en pensez-vous, comment dès lors filmer ces femmes dans votre film ?

Bertrand Bonello : Godard est très fort sur les analogies. D’ailleurs, je crois que c’est dans « Le petit soldat » où Anna Karina dit « je veux être actrice » et on lui répond « mais c’est comme les putes, on les paye et elles font ce qu’on leur demande de faire ».  Il existe  des actrices, je me souviens en particulier d’Asia Argento, qui se considèrent comme des prostituées de cinéma. Asia le vit très bien … bon après ce ne sont pas les mêmes anatomies en jeu … Mais quand je travaillais avec mes comédiennes  sur le tournage, dès que je les sentais un peu perdu, je leur disais « raccrochez vous à l’idée que vous êtes des actrices de théâtre » car la maison close c’est une sorte de petit théâtre. En effet, de la même manière que dans un petit théâtre on peut avoir la scène et les coulisses, la mère maquerelle peut-être vu comme une sorte metteur-en-scène, les clients un peu le public etc. J’ai essayé de ramener mes actrices à quelque chose qu’elles connaissaient un peu plus, à savoir la représentation. Donc c’est vrai qu’il y a représentation dans les deux cas (pour la prostituée et l’actrice) mais pas pour la même chose. Dans le film, après qu’une des filles soit tombée malade, on a une scène où le personnage de Noémie Llovsky dit aux filles « et ce soir un peu de joie s’il vous plait ! » en écho au fameux « show must go on ».

CH : Et sur le travail sur les actrices, on a vraiment l’impression qu’elles forment une équipe. Les visages plus connus (Hafsia Herzi, Adèle Haenel) ne sont pas mis en avant. Sachant que certaines actrices sont débutantes, d’autres professionnelles, d’autres actrices de théâtre, comment êtes vous arrivé à former cet ensemble où la force collective est plus forte que la sommes des individualités ?

Bertrand Bonello : C’était mon obsession, ce à quoi j’ai voulu arriver avec ce film. D’abord, ce casting m’a pris très longtemps, 8 ou 9 mois. L’obsession c’était bien le collectif, et je voulais que du collectif se dégage des individualités et pas le contraire. Pour moi, le personnage principal c’est la maison, qui est comme un corps vivant. Si les actrices que j’ai choisi sont dans le film c’est car elles ont accepté ce fait. Une fois que j’avais mon collectif, j’ai du organiser des diners en amont du tournage pour solidariser ce collectif. C’était au cœur de la possible réussite du film. Dans la première version du scénario, j’avais travaillé des choses de l’ordre des jalousies, des inimitiés mais je me suis rendu compte en faisant mes recherches sur ces maisons closes, que les prostituées de l’époque étaient extrêmement solidaires entre elles.

RB : La maison close est également un lieu onirique. Dans un de vos films précédents «Le pornographe, le personnage interprété par Jean-Pierre Léaud décrit un rêve qui structure sa volonté de création (un rêve où une meute d’hommes poursuit une femme dans les bois inlassablement). Dans  L’apollonide, c’est plutôt la femme qui rit qui rêve et cauchemarde beaucoup. Quel rôle joue les rêves dans votre processus créatif ? Tentez vous de reproduire des images issues de vos rêves ?

Betrand Bonello : Je travaille très peu avec mes propres rêves. Dans le cadre du Pornographe, le rêve est censé obsédé le personnage, donc je m’en suis servit de manière scénaristique. En revanc he, dans L’apollonide, je voulais mélanger ce qui était de l’ordre de la chronique pure, du détail, de la vie quotidienne et du romanesque. J’ai fait jouer ce que j’appelle l’affect : quand quelque chose chez un personnage « se barre ». L’idée de commencer le film par un rêve et de terminer par l’incarnation de cette image rêvée permettait de structurer et de sortir de la réalité. En plus, le film est un film de prison donc cela permettait des échappées.

Je travaille peu avec mes rêves mais l’image de la femme qui rit provient d’un film que j’ai vu enfant (L’hommequi rit de Paul Leni d’après Victor Hugo).

CH : On est dans un film sur les maisons closes, pourtant l’acte sexuel en lui-même occupe une place relativement faible. Comment avez vous réussi à obtenir de ces femmes à la fois des corps dès-érotisés et des visages mystérieux et attirants ?

Bertrand Bonello : Encore une fois, les visages étaient au cœur de ce que j’ai recherché lors du casting : ne pas prendre des filles mignonnes mais des filles belles, au sens de visages forts, des gens comme Hasfia ou Adèle avec des visages qui gardent leur mystère. Quand au corps, le travail que j’ai fait avec les comédiennes était de rendre la nudité la plus banale possible, désacraliser un certain rapport au corps de leur point de vue et garder seulement le sacré, de manière levinasienne, sur les visages.

CH : Justement il y a un renversement, les hommes clients sont vus très peu (en hors champ souvent). Les femmes sont en revanche toujours dans le cadre comme si elles avaient pris le pouvoir dans cette maison.

Bertrand Bonello : Sur l’idée de pouvoir on peut commenter à l’infini. Les hommes ont certainement l’impression d’avoir le pouvoir car c’est eux qui ont l’argent et qui décident. Mais au final, pour moi, les femmes ne sont pas dupes et sont plus fortes qu’eux. J’avais décidé dès le début de faire un film de femmes, de m’approcher le plus possible de leurs points de vue et du coup la mise en scène a un peu suivi et c’est vrai que les femmes sont le plus souvent celles qui sont cadrées. Ce qu’on connaissait des maisons closes avant, c’était le regard des hommes, des écrivains qui ont écrit à propos de ces maisons ou des peintres qui les ont peint. Donc je voulais avoir le regard des femmes qui regardent les hommes les regardaient.

CH : Il y a une seule unité de lieu, subdivisée en trois parties. Ces salons sont très étranges, beaux et précieux et on a même  l’impression que les hommes prennent plus de plaisir dans ces salons à être écoutés que dans les chambres à avoir des rapports sexuels.

Bertrand Bonello : Oui, tout le plaisir est dans l’attente. Ces maisons étaient des vrais lieux de sociabilité. On y prenait des verres sans forcément monter dans les chambres. Les femmes des clients étaient au courant. Il n’y avait pas le tabou secret que l’on a maintenant par rapport à la prostitution. Dans L’Apollonide, je traite d’une catégorie spéciale de maison close : la maison de tolérance qui était un peu le haut de gamme par rapport aux maisons d’abattage.

Tous les petits détails qui ponctuent le film sont issus de recherches : le champagne dans la baignoire par exemple ; la personne qui vient avec la panthère comme animal domestique aussi.

RB : Finalement, cela illustre bien ce que disait Lacan « il n’y a pas d’acte sexuel, il n’y a que du désir sexuel ».

Bertrand Bonello : Exactement oui.

RB : L’Apollonide c’est aussi un film sur la fin d’une époque, le tournant d’un siècle avec ces inventions marquantes (l’apparition de l’électricité, le métro parisien). En quoi cela vous intéressez-il de montrer une période en changement et y-a-t-il des résonnances avec notre époque actuelle qui est aussi une époque de changements majeurs ?

Bertrand Bonello : J’ai symboliquement mis le film exactement en 1900 pour insister sur ce changement de siècle. Changement de siècle passionnant car l’on finit une époque de classicisme et on entre dans une certaine modernité, évidemment avec la technologie mais aussi parce que l’on termine ce siècle avec des idées progressistes et l’on pense que le siècle à venir sera sans maladie et sans guerre. Or le 20ème siècle sera le plus barbare.

Pour moi, tout ce qui touche à la fin d’une chose est bouleversant car on sait qu’on ne pourra jamais y retourner. Ce qui est mort à jamais provoque une émotion. Pour les analogies, je ne sais pas car je pense qu’on a vraiment clos quelque chose qui ne reviendra pas. C’était la fin d’une forme de classicisme et de romantisme.

CH : Vous êtes également le compositeur de la BO du film. Quel fut votre travail à ce niveau, notamment les anachronismes (Lee Moses, les Moody Blues) ? Avez vous composé la musique pour récréer l’atmosphère que vous désiriez retranscrire ?

Bertrand Bonello : D’habitude quand j’écris un scénario, je compose la musique en même temps. J’ai la chance de pouvoir faire les deux et cela me permet d’utiliser la musique comme quelque chose qui raconte plutôt que comme quelque chose qui illustre. C’est vrai que si on attend le montage, je pense qu’on est plus du coté de l’illustration. Mozart, Puccini etc c’était déjà délimité précisément dans le scénario comme de vrais éléments narratifs. Pour la BO, j’ai attendu le tournage. Je ne voulais surtout pas tomber dans un folklore chansonnier du 19ème siècle. Donc, je me suis plutôt tourné vers une musique opiacée, un peu planante avec des ambiances, qui en restant calmes n’enlèvent pas la sensualité. Donc j’ai travaillé avec de l’électronique et des guitares planantes. Mais je ne vois pas tellement cela comme un anachronisme car un film appartient toujours à l’époque dans laquelle il est fait. On utilise des caméras de 2010 donc pourquoi ne pas utiliser de la musique de 2010. La soul, les Moody Blues cela me semblait coller parfaitement bien à ce que je voulais montrer des filles.

RB : La musique contrecarre la partie un peu historique et naturaliste du film. Contrairement à la tendance dominante du cinéma français, Bertrand Bonello, vous aimez bien mélanger naturalisme et fantastique, quelque chose qui se fait peu en France.

Bertrand Bonello : En France, on n’aime pas trop le mélange des genres. Mon film précédent mélangeait déjà comédie et drame. Pour moi, il n’y a aucun souci à travailler le mélange des genres, les cinéastes étrangers le font, la littérature le fait. Après, ce sont des équilibres très durs à trouver. Dans L’apollonide, ce mélange de la chronique et de l’affect a mis 6 mois de montage !

CH : La fin a dérouté de nombreux spectateurs avec son transvasement dans le présent. Est-ce cette fin se veut moralisatrice ?

Bertrand Bonello : Le plan n’est pas moralisateur ou comparatif. C’est vrai qu’il y a un saut dans le temps donc si on voulait vraiment comparer avant-après, à ce moment-là il faudrait tout comparer : comparer 1900 et 2011 d’une manière générale.

Mais en fait, on a juste un personnage qui se retrouve projeté dans le présent 100 ans pus tard, c’est de l’ordre du destin, du romanesque et presque de la magie. Ce qui me plait dans ce plan là c’est de voir ce personnage, ce n’est pas de faire une analogie absurde sur la réouverture des maisons closes. Je ne suis pas là pour rouvrir les débats sur les maisons closes. Si on veut rouvrir les maisons closes, il faut réinventer tout le système car tout est à changer. De toute façon, ce n’est pas le sujet du film, je vois cette fin comme un prolongement romanesque.

Entretien réalisé le 21 septembre 2011 par Charles Hembert et Rémi Bassaler.

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