Analyse du film “Irréversible” de G. Noé

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Alors que Gaspar Noé s’apprête bientôt à présenter son nouveau film Soudain le vide en compétition officielle du festival de Cannes, je vous propose de revenir sur son dernier film en date : Irréversible. Il est difficile de trouver un film dans l’histoire du festival de Cannes qui ait suscité un si grand nombre de réactions différentes : entre répulsion totale et admiration convaincue. Qu’est-ce qu’a donc bien voulu faire Gaspard Noé dans ce film ? A t-il voulu montrer comment la violence est un processus sans cesse reproductible et typiquement humain ? A t-il voulu réaliser un travail ambitieux de mise en scène avant tout ? Ou a t-il simplement voulu provoquer ou au contraire moraliser?  Et bien, je répondrais que c’est un peu tout à la fois et que l’appréciation de ce film dépend du point de vue dans lequel chaque spectateur entend se placer : spectateur-citoyen, apprenti cinéaste, censeur moralisateur, ou bien plus généralement simple représentant de l’espèce humaine dans toute sa complexité … c’est à vous de choisir votre camp.

L’originalité principale, en terme de scénario, est le choix de la chronologie inversée pour relater l’histoire de ce couple de parisien (Alex et Marcus) et de leur ami (Jean). Dès lors, la première séquence est donc la dernière en terme chronologique, on y retrouve anecdotiquement le personnage du boucher-pédophile, présent dans le film Seul contre tous et dans le court métrage Carne de Noé, qui explique à son voisin de cellule qu’à la sortie il recommencera ses activités sexuelles illicites. Sur cette base certains ont pu y tirer la morale du film à savoir que le crime reste souvent impuni et que la vengeance apparaît donc comme nécessaire … mais ne sommes nous pas au début du film ? Patientons donc. La séquence continue et Noé, armée de sa Super 16 tout terrain, nous emmène, de force, dans un club sado-maso au nom évocateur : le Rectum. Viennent alors les infra-basses qui vous collent à votre siège et vous tambourinent la cage thoracique. Nauséeux, perdu, les seuls repères que vous possédez sont les deux personnages principaux (Cassel et Dupontel) qui semblent aussi perdu et démuni que vous … sauf que eux ils ont la haine, la soif de vengeance qui contribuent à rendre cette scène irréaliste telle la violence consommée qui sur le moment submerge votre être pour le laisser ensuite inerte, incrédule des conséquences. Un extincteur, un bras cassé et un crâne défoncé plus tard, que ressort-il de cette séquence ? La satisfaction est-elle au rendez-vous pour Marcus,  la violence s’est-elle muée en vertu ? Pour le dire, il faut encore patienter (chose que certains festivaliers n’ont pas eu le courage ou le respect de faire comme en témoigne la vidéo ci-présente) …

La réponse est en effet à la scène qui suit, celle du viol de la fiancée de Marcus (Cassel). Une fois la scène de viol passée, on comprend que quoi qu’il puisse advenir, cette nuit ne s’effacera pas. Une fois de plus, la chronologie inversée soutenue par de long plans séquence se révèle être un formidable moyen de dérouler l’histoire, et plus encore notre réflexion. Avec la révélation de l’identité du violeur, le spectateur réalise que le message du boucher selon lequel la violence serait salvatrice est dénué de sens. En témoigne ainsi le fait que l’homme ayant fait les frais de la vengeance des deux amis (Marcus et Jean) dans le club sado-maso ne soit pas le violeur en question. Ici, G. Noé tient simplement à dire que même si vengeance a lieu, même si emprisonnement est prononcé, nul n’est en mesure d’effacer ce qui s’est passé en 10 minutes cette nuit-là. Plus que de l’hyperréalisme, montrer cette scène de viol se justifie de par sa place immuable dans la vie du couple qui tragiquement ne pourra jamais s’en défaire tel le spectateur forcé de subir la scène.

La première partie du film est d’une intensité telle que le reste pourrait presque apparaître comme reposant. Et pourtant ce n’est pas du tout ce qu’il se passe, tout tend à rappeler la brutalité de ce qui s’est passé auparavant : lorsque Alex (Bellucci) marche dans son appartement le couloir prend les teintes rougeoyantes du tunnel du métro où elle se fera violer, lorsque le couple partage un moment sublimement intime et charnel Marcus a mal à son bras, bras qui lui sera cassé par la suite. Noé cherche à empêcher notre esprit de se détacher de ce qu’il a vu, et ceci non par pur souci de déranger le spectateur mais pour l’amener à la réflexion nécessaire sous-jacente qu’induit ce film : une réflexion sur le temps.

Cette réflexion sur le temps est abordée à travers la thématique du cercle. Très perceptible lors des changements de plan-séquences avec les tournoiements de la caméra, le cercle est présent dans la mise en scène de Noé du début (dans la boîte sado-maso) jusqu’à la fin du film, notamment avec le jet d’eau circulaire dans le parc verdoyant des Buttes Chaumont. D’un point de vue philosophique, le cercle appliqué au temps s’oppose à la tradition judéo-chrétienne du temps qui est considéré comme linéaire, en quête d’un ailleurs, soit le paradis soit l’enfer. Dans Irréversible, cette dernière conception ne tient pas ; l’enfer et le paradis c’est ici et maintenant, ce qui fait écho à ce que G. Noé dit lui même : «  le temps révèle tout, le meilleur et le pire ». Noé cherche donc à ébranler notre conscience et notre perception du temps tel le stroboscope hypnotisant des derniers instants de son film. De plus, il faut souligner que le processus de narration chronologique inversée apporte au film ce sentiment d’être enfermé dans un Destin incontrôlable et qui semble pouvoir se répéter sans fin. Ainsi, cette conception nietzschéenne du temps décrite notamment dans le Gai savoir semble imprégner tout le film. Quand Nietzsche interroge le lecteur  « Et si un jour ou une nuit, un démon venait se glisser dans ta suprême solitude et te disait : ‘cette existence, telle que tu la mènes et l’as menée jusqu’ici, il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse ; sans rien de nouveau, tout au contraire ! » va tout à fait dans le sens de ce que Noé produit avec ce film. Finalement, si nous devons aimer cette Vie, aimer cette Terre, nous devrions être capable de dire Oui à l’éternel recommencement des choses. En version simplifiée, cela revient à dire ce que Noé à voulu signifier dans sa morale finale « Le temps détruit tout ». Le temps détruit tout et il détruit sous la férule du Destin ; agissez en conséquence : profitez du moment présent et ne vous prenez pas la tête avec des conneries inutiles.

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Au final, peut importe par quels subterfuges le metteur en scène est parvenue à nous inculquer cette vision du Temps et de la Vie. Car faire le procès de G. Noé c’est revenir    en arrière et faire le procès d’autres artistes désormais considérés comme des génies. Dans les années 1930, A. Artaud a du inlassablement défendre son «  Théatre de la  Cruauté », ou théâtre de la « souffrance d’exister ». Pour lui, si son théâtre pouvait, à l’occasion, recourir à l’horreur et au sang versé, il ne devait jamais s’arrêter à ce pallier provisoire et limité : la cruauté d’Artaud n’est pas sadique, elle est d’essence métaphysique. Le théâtre de la cruauté c’est le théâtre de la vie tout simplement car la vie est cruelle , le cinéma de Noé c’est un cinéma de la vie car la vie est tout simplement cruelle, moralement parlant et bien plus encore métaphysiquement parlant.

Si je n’ai pas encore parlé de l’influence de Kubrick que l’on retrouve explicitement avec la présence d’un poster de l’Odyssée de l’espace et implicitement, à maintes reprises, notamment avec le talent de G.Noé pour filmer le couple Cassel-Bellucci tel Kubrick avec le couple Cruise-Kidman, c’était pour mieux mettre l’accent sur ce qui a été le plus décrié dans le film, à savoir la justification d’un hyperréalisme éprouvant pour le spectateur. Pourtant, comment ne pas voir l’influence du maître lors de la scène d’amour entre Cassel et Bellucci, filmée dans une chambre baignée de tons jaunes évoquant une des scènes conjugales d’Eyes Wide Shut. Comme dans EWS, les tons jaunes et or (symboles du confort conjugal) disparaissent pour être remplacés par des tons rouges violents, notamment lorsque Alex marche dans son couloir d’appartement d’un rouge inquiétant et réminiscent de ce qui s’est passé (ou se passera … question de point de vue).

Mais Irréversible, contrairement à ce qu’on pu dire certains festivaliers, ne se réduit pas à de la violence hyperréaliste conduisant à une réflexion sur un carpe diem made in Noé. Ce film est, en effet, d’une intensité éprouvante, décrivant un Paris nocturne comme jamais. Travestis, prostituées, pervers, loubards, chauffeur de taxi hystérique y apparaissent plus vrai que nature. C’est aussi la rencontre de deux mondes : celui de la bourgeoisie parisienne (les 3 personnages principaux) face aux noctambules des bas-fonds parisiens. Et là, je retiendrai une scène fantastiquement interprétée par Vincent Cassel : lorsqu’il sort de sa soirée avec son pote Jean et qu’il apprend qu’une prostituée a été violée. Sa première réaction à la vue de la femme sur le brancard de l’ambulance est « oula » (un oula détaché, distant), mais lorsqu’il prend conscience que c’est sa femme sur le brancard, son visage se tord.

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Le film de G. Noé n’est donc pas qu’une ambiance éprouvante ou un travail ambitieux de mise en scène, c’est une expérience cinématographique à part, et quelle meilleure façon pour rester dans le ton du film et de sa chronologie inversée que de conclure par son synopsis :  “Parce que cer­tains actes sont ir­ré­pa­rables. Parce que l’Homme est un ani­mal. Parce que le désir de ven­geance est une pul­sion na­tu­relle. Parce que la plu­part des crimes res­tent im­pu­nis. Parce que la perte de l’être aimé dé­truit comme la foudre. Parce que l’amour est source de vie. Parce que toute his­toire s’écrit avec du sperme et du sang. Parce que les pré­mo­ni­tions ne changent pas le cours des choses. Parce que dans un monde bien fait, le tunnel rouge n’existerait pas. Parce que le temps ré­vèle tout. Le pire et le meilleur.” (G. Noé).

la réaction des festivaliers cannois

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4 Commentaires

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4 réponses à “Analyse du film “Irréversible” de G. Noé

  1. Freemiiix

    Très bon article comme le reste du blog. J’ai trouver vôtre article en faisant une recherche sur le lien entre irreversible et Eyes wide Shut comme quoi ça fait du bien de ne pas se sentir seul.

  2. Pierre

    Très bon blog pour moi aussi, j’y viens de temps en temps voir tes articles. Je trouve tes analyses vraiment pointues et faites d’énormément de références culturelles, toujours intéressantes.

    Je suis d’accord avec ce que t’as dit et je n’aurai pas était capable d’en dire autant par manque de référence culturelles. Je te rejoins complètement sur l’idée que si Noé montre la violence et le sexe de façon aussi précise, c’est pour, contrairement au cinéma habituel ou on retrouve toujours une certaine pudeur, montré la vie telle qu’elle est.
    J’ai trouvé que par l’originalité du montage (montage des séquences inverse à l’ordre des évènements), G. Noé proposait une autre forme de suspense: On ne s’interroge plus sur ce qui va se passer, mais sur ce qui s’est déja passé, non pas sur les conséquences mais sur les causes des faits.

    Je peux me tromper, mais je pensais aussi que le réalisateur avait voulu défendre une notion de fatalité de l’existence. Tout d’abord par l’originalité de la mise en scène (Malgré la progression du film, ce qui est arrivé est arrivé, plus rien ne pourra y remédier, ce que vous voyez désormais est antérieur dans l’histoire, le dénouement est horrible, mais plus rien ne pourra le changer, dénouement qui est rappelé comme tu l’as dit, même quand le film devient plus calme), puis quelques séquences du film m’avait confortés dans cette idée:
    Dans l’ascenseur, Monica Bellucci parle à Cassel et Dupontel d’un livre qu’elle a lu et résume ainsi: « le livre dit que le futur est déja écrit, la preuve serait les rêves prémonitoires ».
    Plus tard tard dans le film, et plus tôt dans l’histoire, elle se réveille et dit qu’elle vient de rêver d’un « tunnel tout rouge », et se fera justement violé dans le passage souterrain de la même couleur.
    Cassel quant à lui, dans la même séquence du réveil en amoureux, ressent une douleur dans le bras droit qui sera plus tard cassé.
    Il y a également les paroles qu’il murmure à l’oreille de Monica « je crois que… j’ai envie de t’enc**** » qui rappelle ce qui s’est déjà passé dans le film, mais qui l’annonce dans l’ordre de l’histoire (interrogation sur le rapport au temps dans le film comme tu l’as dit).
    Et enfin tout simplement le titre du film « Irréversible »(Dans le sens « Qui ne va que dans une seule direction et qui ne peut être arrêté »).

    Là je rajoute autre chose mais c’est très possible que ce soit une connerie, comme autre référence à Kubrick la dernière musique m’a beaucoup rappelé les sonorités de Haendel dans Barry Lyndon, je sais pas si c’est le cas, ou si c’est faire un rapprochement qui n’existe pas, mais ça serait une référence au coté destin tragique des deux films, et collerait avec une partie de l’interprétation que je me suis faite du film.

  3. bassaler

    La 7eme symphonie de Beethoven peut faire penser à Kubrick (Beethoven est omniprésent dans  » Orange mécanique »).
    Tes remarques sur les premonitions sont tout a fait justes … cela va dans le sens de mon rapprochement avec Nietzsche qui a parler de l’eternel retour comme d’une temporalité cyclique qui enferme l’homme et doit donc nous forcer à vivre notre vie pleinement (car elle serait susceptible de revenir cycliquement, deja écrite sans qu’on le sache).
    Sur la théorie du livre sur les rêves prémonitoires, je pense que Noé s’en sert comme du livre des morts Tibétains dans  »Enter the void » , une base pour sa vision atheiste de la vie.
    Merci de consulter le blog, je serai au festival de cannes encore cette année j’essaierai donc de poser des articles très régulièrement !

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